Une professeure d'un collège de l'Essonne a soumis une dictée de 1965 à 28 élèves de troisième. Un seul a repéré la faute volontairement glissée : une erreur d'emploi du subjonctif. Pendant ce temps, 90 % des élèves de CM2 commettent aujourd'hui plus de 15 fautes par dictée, contre 33 % en 1987. Un écart qui ne trompe pas.
Le test était simple dans son principe, redoutable dans ses résultats. Une dictée vieille de soixante ans, un groupe de collégiens, et une faute grammaticale discrète glissée dans le texte. Sur 28 élèves, un seul a levé la main. Les 27 autres n'ont rien vu. Ou plutôt, ils n'avaient pas les outils pour voir.
Ce résultat a relancé un débat qui couve depuis des décennies dans les salles des profs et les ministères : le niveau en orthographe et en grammaire des jeunes Français s'est-il vraiment effondré ? Les chiffres disponibles suggèrent que oui, et que la tendance s'est même accélérée.
Un seul élève sur 28 repère la faute de subjonctif
La dictée utilisée datait de 1965, une époque où les programmes scolaires accordaient une place centrale à la grammaire et à la conjugaison. La faute cachée portait sur le subjonctif, un mode verbal dont l'emploi obéit à des règles précises que les élèves apprenaient autrefois par coeur, à force d'exercices répétés.
Résultat : un seul élève de troisième a identifié l'erreur. Les autres ont lu le texte sans déceler quoi que ce soit d'anormal. Ce n'est pas une question d'attention ou de mauvaise volonté. C'est une question de formation : si la règle n'a jamais été enseignée de façon explicite et systématique, l'oeil ne la cherche pas.
Les personnes nées avant 1970 face à la même dictée
L'expérience prend une dimension générationnelle particulièrement parlante quand on la confronte au groupe de référence : les personnes nées avant 1970. Formées dans un système scolaire qui consacrait encore de nombreuses heures à la grammaire, à la conjugaison et aux exercices d'orthographe, elles identifient la faute de subjonctif sans grande difficulté. Pas parce qu'elles sont plus intelligentes, mais parce qu'elles ont été entraînées à reconnaître ce type d'erreur.
Claudine M., ancienne correctrice du brevet, confirme cette observation par son expérience de terrain. Elle décrit une baisse continue du niveau d'orthographe sur les copies qu'elle a corrigées au fil des années, et souligne la rareté croissante des bonnes copies chez les jeunes candidats. Selon elle, les erreurs grammaticales qui auraient été impensables sur une copie de brevet il y a trente ans sont devenues banales.
des élèves de CM2 commettent plus de 15 fautes par dictée aujourd’hui, contre 33 % en 1987
Plus de 500 heures de français supprimées depuis 1968
L'écart intergénérationnel observé dans cette expérience n'est pas le fruit du hasard. Il s'explique en grande partie par des choix de politique éducative opérés depuis les années soixante-dix. Depuis 1968, ce sont plus de 500 heures de français qui ont été supprimées des programmes scolaires, entre le primaire et le secondaire. Cinq cents heures de conjugaison, de dictées, d'analyse grammaticale, d'exercices de style.
Les réformes successives ont progressivement réduit la place de la grammaire formelle et de la conjugaison au profit de méthodes favorisant l'expression orale, la communication et la contextualisation. L'idée était louable : rendre la langue vivante, moins rébarbative, plus accessible. Mais le revers a été une perte de maîtrise des structures écrites, notamment des règles les plus subtiles comme l'emploi du subjonctif ou des accords complexes.
L'impact des écrans sur l'écriture des jeunes
À ces transformations pédagogiques s'ajoute un facteur culturel massif : l'usage quotidien des écrans et des réseaux sociaux. L'écriture numérique valorise la rapidité, l'économie de moyens, l'abréviation. Elle n'est pas une mauvaise écriture en soi, mais elle ne développe pas les réflexes orthographiques que la dictée quotidienne ou la rédaction longue permettaient d'ancrer.
Le résultat est visible dans les statistiques. En 1987, 33 % des élèves de CM2 commettaient plus de 15 fautes par dictée. Aujourd'hui, ce chiffre atteint 90 %. La progression est vertigineuse sur à peine quarante ans.
La baisse du niveau en orthographe ne touche pas seulement les élèves. Des étudiants se destinant à l’enseignement peinent parfois à identifier leurs propres erreurs grammaticales, ce qui pose la question de la transmission des savoirs fondamentaux aux générations suivantes.
Les futurs enseignants aussi concernés par la baisse du niveau
L'une des conséquences les plus préoccupantes de cette évolution touche directement la chaîne de transmission. Des futurs enseignants, étudiants aujourd'hui dans les instituts de formation, peinent parfois à identifier leurs propres erreurs d'orthographe ou de grammaire. Ce n'est pas une caricature : c'est une réalité documentée par plusieurs formateurs.
Si un professeur des écoles n'a pas lui-même une maîtrise solide du subjonctif, des accords du participe passé ou des subtilités de la ponctuation, il ne pourra pas les enseigner avec la rigueur nécessaire. Les erreurs se propagent alors d'une génération à l'autre, non par négligence, mais par lacune structurelle dans la formation initiale.
Les spécialistes pointent la nécessité de renforcer la formation en français à deux niveaux : d'abord chez les élèves, en restaurant une pratique régulière et exigeante de la dictée et de l'analyse grammaticale ; ensuite chez les enseignants eux-mêmes, pour que ceux qui transmettent la langue écrite en aient une maîtrise suffisamment solide pour corriger, expliquer et former.
L'expérience menée dans ce collège de l'Essonne n'est pas une anecdote isolée. Elle illustre un phénomène que les chiffres confirment depuis des années, et que les témoignages de terrain, comme celui de Claudine M., rendent concret. La dictée de 1965 n'était pas un exercice nostalgique. C'était un miroir. Et le reflet qu'il a renvoyé mérite qu'on s'y attarde sérieusement.





